Outre l’investiture prochaine d’Arnaud Littardi comme directeur de la DRAC Aquitaine, nous tenions surtout à saluer la nomination à la tête du Service Régional de l’Archéologie de Nathalie Fourment.

Conservateur du Patrimoine, elle travaillait déjà dans le Service depuis quelques années. Préhistorienne de formation, sa thèse, soutenue en 2002 à l’Université de Toulouse 2, était intitulée « La question des sols et niveaux d’habitat du Paléolithique supérieur au Mésolithique : développement d’approches méthodologiques pour l’analyse spatiale de quatre sites entre Massif central et Pyrénées » (dir. : Michel Barbaza). Elle succède à Dany Barraud, présent à ce poste depuis le début des années 90.

Pour en savoir plus sur Dany Barraud, un homme qui aura profondément marqué le paysage archéologique de l’Aquitaine , nous vous conseillons l’article élogieux que lui a consacré le quotidien Sud Ouest le 29 décembre 2012 :

Par Jacques Ripoche

 

De Coutras à Cussac, les émotions du conservateur

Dany Barraud, conservateur régional depuis vingt ans, quitte Bordeaux pour Paris. Natif de Coutras (33), il avait commencé sa carrière chez lui en fouillant une nécropole.

Le Girondin Dany Barraud va travailler à la préparation de la loi Filippetti sur le patrimoine.

Le Girondin Dany Barraud va travailler à la préparation de la loi Filippetti sur le patrimoine. (Photo Thierry David)

Dany Barraud, 57 ans, rejoint, en qualité d’inspecteur, la Direction générale du patrimoine au ministère de la Culture. Désormais chargé du quart ouest de la France, il va également travailler à la préparation de la loi Filippetti sur le patrimoine, ainsi qu’au livre blanc sur l’archéologie. À l’heure de son départ, retour sur une longue et riche carrière dans la région. Morceaux choisis.

1 Les grandes émotions

« Elles sont nombreuses. La première remonte à 1977. Avec quelques copains, nous avions fondé le Groupement de recherches historiques et archéologiques de Coutras (33), ma commune d’origine. La fouille de la nécropole autour de l’église locale a révélé des sépultures du VIe siècle. Intactes. Les bijoux sont aujourd’hui exposés au musée d’Aquitaine.

Par la suite, en tant que vacataire, j’ai participé aux fouilles de l’îlot Saint-Christoly, à Bordeaux. Un chantier extraordinaire : on y a retrouvé les vestiges de l’ancien port du IVe siècle, avec ses quais en bois et ses entrepôts bien conservés, sur plusieurs niveaux. Je ne peux pas oublier non plus la mise au jour d’une grande ville romaine au cœur du Médoc, à Saint-Germain-d’Esteuil. Les fouilles de la place Camille-Jullian à Bordeaux (1989-1990) sont aussi un souvenir marquant. Elles ont livré les vestiges de la vie de tout un quartier, du Ier siècle jusqu’à l’époque médiévale. Le chantier était totalement ouvert, très suivi par « Sud Ouest » : Patrick Espagnet y avait consacré une douzaine de pages. Un livre sur ces fouilles vient de sortir (1). Mais ma très grande émotion, en tant que conservateur, reste évidemment la découverte, en 2000, de la grotte de Cussac (24) par le spéléologue Marc Delluc : le « Lascaux de la gravure », un site d’un intérêt scientifique mondial majeur, avec des squelettes à l’intérieur, toujours étudié par le professeur Jacques Jaubert. Ça fait quelque chose de pénétrer dans un lieu où personne n’était entré depuis vingt mille ans (2) ! »

2 Des fouilles pas toujours comprises

« On fait facilement à l’archéologie le procès de retarder les chantiers et donc de coûter de l’argent aux promoteurs. Les gens pensent que nous voulons tout fouiller. Ça n’est pas vrai. Nous recevons environ 2 000 dossiers d’urbanisme par an : nous en retenons une centaine, et seule une quarantaine font l’objet de fouilles préventives. Si on travaille bien en amont avec les aménageurs, il n’y a pas de retard. Parfois, cela peut être assez conflictuel. Trouvant que le chantier de la déviation sud de Bergerac (24) n’avançait pas assez vite, le député-maire de l’époque, Daniel Garrigue, avait déposé un amendement parlementaire pour faire modifier la loi sur les fouilles préventives. Le problème était que le tracé, sur le plateau de Pécharmant, recoupait un très riche site du paléolithique. Le Bergeracois, c’était la Ruhr de la préhistoire ! Mais le plus souvent ça se passe bien. Par exemple, en accord avec le promoteur, il n’y aura pas de parking souterrain sous l’îlot « Sud Ouest » (10 000 mètres carrés), au cœur de Bordeaux. Sinon, on aurait détruit le bassin portuaire gaulois et romain de la ville. Il restera enterré. J’ajoute que nous travaillons plutôt bien avec les maires en zone rurale. Car l’archéologie, pour eux, présente aussi un enjeu économique. »

3 Ce qu’il reste à faire

« On peut toujours espérer d’autres grottes ! Mais le grand chantier à venir est celui des deux LGV sud en direction de Toulouse et de l’Espagne, si elles se font : 400 kilomètres de tracé dans des secteurs archéologiquement plus sensibles que pour l’autoroute A 65. On envisage de 80 à 100 fouilles portant sur toutes les époques possibles d’occupation humaine. Par ailleurs, si l’on commence à avoir une vision assez précise du Bordeaux antique, le forum, qui était le lieu de la vie politique, reste à découvrir.

La monumentale porte de Mars, qui marquait l’entrée principale de Périgueux du temps des Romains, n’a pas encore été dégagée. On aimerait bien savoir aussi ce qu’il y a derrière les remparts antiques de Bayonne. Bref, la matière ne manque pas. »

4 Des techniques qui évoluent

« Depuis près de quarante ans que je m’intéresse à l’archéologie, les techniques ont considérablement évolué. Par exemple, à partir de graines, on peut aujourd’hui reconstituer des paysages. La génétique offre de nouvelles opportunités. Le géoradar permet une prospection toujours plus précise. Il existe trois laboratoires d’excellence à Bordeaux, dont la compétence est reconnue internationalement. La législation aussi a bougé : les lois de 2001 et de 2003, la création de l’Inrap (3) nous ont donné les moyens de travailler. Le comportement du public a également changé. Quand nous avons ouvert les sarcophages à Coutras, en 1977, les gens étaient curieux de voir ça.

Aujourd’hui, on nous reproche facilement de ne pas respecter les morts. Pourtant, nous prenons grand soin des restes étudiés et leur donnons une nouvelle sépulture. En réalité, les fouilles sauvent les restes humains de la pelle mécanique. Nous devons aussi être très vigilants face au pillage, qui a déjà donné lieu à des condamnations en Dordogne et dans les Pyrénées-Atlantiques. »

(1) « Un quartier de Bordeaux du Ier au VIIIe siècle », sous la direction de Louis Maurin, éd. Ausonius, 436 p., 20 €. (2) La grotte de Cussac, en Dordogne, est et restera fermée au public. Son relevé numérique est en cours. (3) Institut national de recherches archéologiques préventives.

Dans le cadre de l’hommage à la FHSO tel qu’évoqué dans notre blog précédemment, nous vous proposons de lire quelques contributions tirées de Les Landes, forêt, thermalisme, actes du XLe Congrès d’Etudes Régionales tenu à Dax les 3, 4 et 5 avril 1987, publiés en 1989 :

– Auguste, la Gaule et les routes d’Aquitaine : la voie « directe » de Dax à Bordeaux, par J. P Bost et B. Boyrie-Fenié, p. 13
Brassempouy : état de la question en 1987, par H. Delporte, p. 21
La collection Schmitt à Mont-de-Marsan, par A. Coffyn, p. 29
Deux amphores de M. Porcius trouvées à Dax, par B. Watier, p. 37
Fouilles subaquatiques du lac de Sanguinet. Le site protohistorique de l’Estey du large, par B. Maurin, B. Dubos, R. Lalanne, p. 57
Apport de l’archéologie aérienne à l’étude des nécropoles tumulaires des Chalosses, par F. Didierjean, p. 73
Réexamen des monnaies des Tarusates, par J. C. Hebert, p. 83

Imaginons : vous roulez sur une départementale du Sud ouest et là, votre regard est attiré par une bien curieuse pierre dressée en bordure de route. Où trouver de l’information sur ce méga caillou? Bien sûr, vous vous précipitez sur internet sitôt revenu chez vous (pour peu que le dit caillou pique votre curiosité suffisamment) où vous trouverez peut-être un peu d’information pas trop mauvaise. Nous vous proposons de franchir le pas et de vous  documenter à l’ancienne : rien ne vaut un bon bouquin! Rassurez-vous, nous n’allons pas lister une dizaine de pavés imposants aux titres somnifères ou des articles dans des revues dont vous n’avez jamais entendu parler.

En 2006 et 2009 sont sortis deux ouvrages sur le sujet des mégalithes (vous savez, les gros cailloux) dans le Sud-ouest :

_ en 2006 : Les premiers hommes du Sud-ouest, Préhistoire dans le Pays Basque, le Béarn, les Landes, par Marc Large, paru chez Éditions Cairn

_ en 2009 : Monuments mégalithiques en Aquitaine, par Alain Beyneix, paru chez Éditions Alan Sutton collection Passé Simple

Les puristes (autrement dit les archéologues et historiens monomaniaques) diront « qui est ce quidam nommé Marc Large qui se permet d’aborder un tel sujet? Que diable!  Alain Beyneix, lui, au moins, est un universitaire! » Les puristes auto-proclamés à qui cette pensée a gnognoté les lobes du cortex, je vous dis « au revoir, allez voir ailleurs si Guilaine y est! » (et je précise que j’admire beaucoup le travail de Jean Guilaine).

Effectivement, dans le paysage de l’archéologie régionale, Alain Beyneix n’est pas un inconnu; pour tout savoir ou presque de sa carrière, rendez-vous sur cette page. Ancien élève de Jean Guilaine et donc, néolithicien en pleine possession de ses moyens, il était logique qu’il s’autorise à publier un ouvrage grand public sur le thème du mégalithisme en Aquitaine. En revanche, qu’en est-il de Marc Large? Je suis sûr que certains d’entre vous le connaissent pour son occupation principale : dessinateur de presse. Il est aussi le créateur du seul festival dédié à la satyre en France Satiradax. Peut-être certains se rappelleront qu’il fut également animateur d’une chronique nature/patrimoine sur feu la chaîne de télévision Alégria. Et pour ceux qui lisent encore des livres (les plus de 30 ans, en gros), ils auront sans doute feuilleté ou acheté (ou trouvé, volé, arraché, pillé, confisqué, emprunté au choix) un des ouvrages publiés par cet auteur aux multiples facettes (Pyrénées sauvages, Landes secrètes, Xan de l’ours etc.). Là encore, les bien-pensants se permettront un « quoi? diantre! lire les œuvres d’un dangereux gauchiste -et mon dieu! peut-être même libertaire!- et agitateur public! Que nenni! » C’est en fait sa curiosité naturelle qu a poussé  Marc Large à mener des recherches sur le Passé de la région, principalement de l’Aquitaine méridionale, nouant des contacts avec différents chercheurs locaux, lisant abondamment et s’imprégnant sur le terrain des différents sites évoqués dans son ouvrage.

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Quels sont les points forts/faibles de chacun de ces ouvrages?

D’abord, l’un et l’autre ont une thématique de départ sensiblement différente. En effet, celui de Beyneix est exclusivement dédié aux mégalithes alors que celui de Large se veut une synthèse grand public sur le peuplement préhistorique du sud de l’Aquitaine. L’un et l’autre font se succéder des notices sur une sélection de sites. En guise de préambule, les deux auteurs font un point sur la thématique :

_ Beyneix contextualise en une dizaine de pages le phénomène mégalithique, pose des jalons chronologiques et typologiques et livre quelques anecdotes liées aux traditions locales et aux croyances populaires (d’autres diraient du folklore).

_ Large retrace en une vingtaine de pages les grandes étapes du peuplement ancien, de manière simple et cohérente. Cette synthèse se termine par le mégalithisme et une chronologie détaillée (et une photo de l’auteur devant une restitution de mammouth!).

Concernant le choix des sites, on constate immédiatement une différence majeure : la zone géographique envisagée par l’un et l’autre fait que le nombre de sites pour l’Aquitaine méridionale est plus important dans l’ouvrage de Marc Large. En effet, celui de Beyneix prend en compte l’Aquitaine administrative et donc des départements comme la Dordogne, la Gironde et le Lot-et-Garonne là où Large se limite aux seules Landes et Pyrénées-Atlantiques.

L’un et l’autre illustrent abondamment leur ouvrage de photographies, documents anciens, plans ce qui rend agréable la lecture.

Cela dit, les deux ouvrages n’ont pas la même finalité. Beyneix est un universitaire qui fait oeuvre de vulgarisation; en cela, son ouvrage se lit posément, chez soi ou dans le train. Il est là pour informer. Celui de Marc Large surprend par son format : petit et étroit. C’est le premier indice. Avant le préambule, on peut lire une mise au point sur la conduite à tenir sur les sites (notamment en prévention des fouilles illicites/pillages) accompagnée d’extraits du Code du Patrimoine. Deuxième indice. Enfin, chaque notice de site s’accompagne d’une feuille de route détaillée permettant de se rendre facilement sur les lieux évoquées. Dernier indice. Elle est là la différence majeure : Marc Large, fidèle à sa passion pour les randonnées et la découverte de lieux magnifiques et rares, informe pour mieux inviter à la rencontre avec le Passé. C’est un ouvrage sur le partage et l’émotion, tout en incitant à tutoyer les racines de l’humanité sur le terrain.

Il ressort que les deux ouvrages sont au final complémentaires, agréables à lire et porteurs d’informations intéressantes et justes. Il est cependant dommage que celui d’Alain Beyneix affiche un prix de 21€, alors que celui de Marc Large est vendu à 16, prix qui aurait dû être aussi celui de Beyneix, l’ouvrage n’atteignant pas 100 pages. Cela dit, ces deux ouvrages peuvent désormais être achetés neufs à un prix modique sur Amazon : celui de Beyneix à moins de 10€ et celui de Large à moins de 5€.

Pour terminer, il existe un article consacré au mégalithisme dans le seul département des Landes. Publié par Jean-Claude Merlet dans le Bulletin de la Société de Borda en 2009 sous le titre Le mégalithisme dans les Landes, il est téléchargeable sur le site Archeolandes.

A l’occasion de la réalisation de l’exposition Six pieds sous terre, il y a 3000 ans : l’Age du Fer dans les Landes de Gascogne, une restitution 3D d’une nécropole protohistorique avait été rendue possible par l’étude approfondie de données de fouilles anciennes (fouilles de Bertrand Peyneau à Mios au début du XXe siècle) croisées avec des repérages de terrain récents (Marie Bilbao et Hervé Barrouquère). Menée par la plateforme 3D Archéotransfert, cette restitution était diffusée en continu dans l’exposition précédemment citée. Avec l’accord des commissaires de cette exposition, nous vous proposons de visionner ce travail unique jusque là en France pour cette période. La qualité est basse pour une raison évidente de charge du serveur :

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Download Video

La réalisation d’un tel film permet de questionner la cohérence de certaines réflexions. En l’occurrence,  dans ce cas précis, le questionnement s’est porté à la fois sur le paléoenvironnement de la nécropole et sur les objets des trousseaux funéraires. Une fibule notamment, présentée dans l’exposition,  modèle inédit (même si proche typologiquement d’autres modèles) avait pu être réinterprétée dans sa morphologie originelle et restaurée en fonction grâce à sa modélisation 3D (rappelons que les objets déposés dans les sépultures protohistoriques sont souvent sacrifiés, c’est à dire tordus, parfois pilonnés ou coupés).

Afin d’être cohérent avec le titre même de ce site et du Club, voici en exclusivité l’article publié par Hervé Barrouquère dans le Bulletin de la Société de Borda en 2012. Cet article retrace la carrière d’archéologue et de muséographe de Pierre Eudoxe Dubalen.

Bull. Soc. Borda, Dax, 2012, 137e année, n°507, 3, 13 fig., p. 305-326.

(extraction texte avec accord de l’auteur à partir de http://archeolandes.celeonet.fr/documents/dub2012.pdf)

 

Dubalen archéologue : du terrain au musée

Résumé Le nom du landais Pierre-Eudoxe Dubalen reste attaché au Musée d’Histoire Na­turelle qui fit l’orgueil de Mont-de-Marsan pendant plus d’un demi-siècle. Pourtant, le per­sonnage est avant tout un chercheur dont le champ d’investigation fut des plus larges. Nous avons décidé de revenir sur deux facettes de ce parcours éclectique : la recherche archéologi­que et la création et l’évolution du Musée.

Mots clés Dubalen, Landes, Tursan, Aubagnan, archéologie, Brassempouy, Chalossien, Pré­histoire, Protohistoire, tumulus, biface, trièdre, urne.

L’histoire de l’archéologie de la fin du XIXe siècle et du début du XXe siècle est riche de grands noms, généralement associés à des découvertes désormais mondialement connues. Dans ces destinées exemplaires, il convient d’évoquer celle d’un landais dont le parcours atypique justifie à lui seul qu’un article lui soit consacré, lui dont la soif de connaissance n’a d’égale que son attachement au pays. Il s’agit de Pierre Eudoxe Dubalen.

Aborder ce brillant chercheur dans une publication, c’est prendre un risque : mal étreindre l’ensemble d’une œuvre particulièrement riche et variée. En effet, son approche des Landes est à la fois celle d’un archéologue, d’un géologue, d’un botaniste, d’un entomologiste ou d’un paléontologue. Son œuvre a déjà été retracée par divers auteurs, aussi avons-nous choisi de nous concentrer sur un seul aspect de ses travaux, celui de l’étude des racines de l’Humanité telles que les terrains landais le lui permirent de les discerner. Nous avons voulu également évoquer la création et l’évolution du Musée d’Histoire Naturelle de Mont-de-Marsan : ce projet fut la meilleure preuve du désir de Dubalen de léguer matériellement à la postérité les résultats de recherches malheureusement incomplètement publiées.

A) L’homme de terrain

1 – Quelques éléments biographiques

Pierre-Eudoxe Dubalen est né le 26 mars 1851 à Montgaillard ; il meurt à Montsoué en 1936 (Fig. 1). Pharmacien de formation, il abandonne cette voie pour se consacrer à l’agriculture et à l’industrie. Il s’intéresse d’abord à l’agronomie, acclimatant la vigne américaine au Sud-Ouest ou se faisant le promoteur des premiers engrais chimiques. Directeur de la Pépi­nière départementale des Landes, chef du laboratoire agricole, il est médaillé à plusieurs reprises pour ses travaux. Chevalier du mérite agri­cole, officier d’Académie et chevalier de la Légion d’Honneur en 1925, Dubalen n’a de cesse d’œuvrer pour la collectivité. Chercheur précoce et éclectique, il se passionne pour toutes les sciences de la Terre. Il publie dès l’âge de 21 ans un « Catalogue critique des oiseaux observés dans le département des Landes, des Basses-Pyrénées et de la Gironde » (Dubalen, 1872) dans les Actes de la Société Linéenne de Bordeaux.

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Fig. 1 – Deux photographies de Dubalen. (archives du Musée Despiau-Wlérick).

Mais bien vite c’est bien l’archéologie qui va devenir son principal centre d’intérêt pendant près de 50 ans.

2 – Un archéologue en herbe

En 1874, il publie une note dans le bulletin de la Société Archéologi­que de Bordeaux (Dubalen, 1874). Il y indique que dès 1870, c’est-à-dire dès l’âge de dix neuf ans, il prospecte les coteaux autour de chez lui et classe des silex taillés, issus principalement du Tursan. Surtout, on peut y lire sa motivation première : réunir « des matériaux pour servir à l’his­toire de l’homme primitif dans ces contrées ». On le voit, très tôt Dubalen n’est pas guidé par la seule motivation de constituer une collection per­sonnelle, mais il développe une véritable passion pour la recherche. À cette époque, il parcourt déjà les champs labourés autour de Montsoué et découvre plusieurs gisements du Paléolithique moyen et supérieur : La Fauquille, les collines du Pouy par exemple (Fig. 2). Il n’hésite pas à com­parer les séries récoltées avec d’autres ramassées à Tercis, Gamarde ou Laurède afin de tenter de mettre en évidence des courants migratoires et des évolutions typologiques. Même si son raisonnement et ses conclu­sions sont aujourd’hui dépassés, il faut les resituer dans une époque où la discipline préhistorique est encore en pleine construction.

Tout au long des années 1870, ses prospections archéologiques conti­nuent. Il vaudrait mieux utiliser d’ailleurs le terme alors en vigueur, d’excursions. En effet, au cours d’une même journée, le jeune Dubalen ramasse aussi bien des silex, qu’il s’attarde sur une orchidée ou scrute un rapace afin de l’identifier. Ses carnets de notes, conservés au Musée Despiau-Wlérick, sont à ce titre éclairants : il s’intéresse à tout simultanément : géologie, botanique, archéologie, zoologie. Mettant à profit les avantages que lui procure son statut de propriétaire, il sollicite ses métayers afin que ceux-ci glanent également des vestiges sur les ter­res cultivées ; on peut lire dans ses carnets des listes nominatives indi­quant par personne le type d’objet recueilli et le montant de la rétribu­tion accordée en récompense.

3 – Dubalen préhistorien

En 1880-1881, Dubalen commence véritablement à se faire connaître en entreprenant des fouilles à la grotte de Brassempouy qu’il venait de découvrir, après la mise au jour d’os et d’outils lors de travaux par des ouvriers. Il a alors 30 ans. La campagne qu’il mène, avec l’appui d’un autre grand chercheur landais, Joseph de Laporterie, lui permet de met­tre en évidence des témoins intéressants de l’occupation préhistorique du site. Le Journal d’Histoire Naturelle de Bordeaux s’en fait l’écho l’an­née suivante, mais détaille assez peu les découvertes (1). Tout juste y lit-on que les objets se rapportent à l’âge du Renne et qu’une tête de cheval sculptée y a été mise au jour entre autres éléments et qu’ils ont été en partie présentés lors de l’exposition préhistorique des Quinconces (Bor­deaux). Beaucoup plus détaillée est la notice parue en 1881 dans la revue

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Fig. 2 – Série d’outils en silex ramassés par Dubalen.

« Matériaux pour l’histoire Primitive et Naturelle de l’Homme » dirigée par Gabriel de Mortillet et Emile Cartailhac (Dubalen, 1881). Dubalen y présente en trois pages l’abondant mobilier recueilli, notamment les res­tes de faune. Une planche d’illustrations permet d’apprécier quelques éléments remarquables (Fig. 3).

Le rôle joué par Brassempouy sera sans doute déterminant sur la suite de sa longue carrière. En effet, pour la première fois, Dubalen se trouve face à un ensemble de pièces cohérent en place et non des bifaces cô­toyant des haches polies sur un champ labouré. Il apprend à observer les couches, la patine des objets, leur positionnement, leur usure. Jusqu’alors, il était conscient d’avoir approché deux grandes périodes de l’histoire de l’humanité, ce qu’il appelait en 1871 : « âge des silex taillés » et « âge du silex poli et de la pointe de flèche barbelée » (Dubalen, 1874). Désormais, il s’ouvre à des méthodes d’investigation plus précises, tant dans la périodisation, que la nomenclature des objets, et élargit sa vision des temps préhistoriques. Il ne semble pas toutefois qu’il ait mesuré toute la richesse potentielle de ce gisement, puisqu’il ne fouille qu’une année à Brassempouy, où d’autres chercheurs vont le supplanter. À l’occasion de

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Fig. 3 – Brassempouy : planche d’illustrations.

l’excursion du congrès national de l’Association Française pour l’Avan­cement des Sciences, organisée en 1892 à Brassempouy, il commet une maladresse qui va lui attirer des inimitiés et nuire à sa notoriété nais­sante, dans un milieu où les rivalités sont déjà exacerbées. En effet, il dissimule à ses collègues une statuette qui a été mise au jour dans la journée, sans que la lumière soit faite sur les motifs de ce geste (Vergés, 1987). Nous verrons que ce chercheur pourtant intègre prêtera une nou­velle fois le flanc, 20 ans plus tard, à la critique de ses contemporains, mais intéressons-nous à son activité.

On peut dire que de 1870 à 1912, c’est la Préhistoire qui semble au centre de ses recherches :

–  fouilles de l’abri Dufaure à Sorde dès 1900,

–  fouilles de la grotte de Rivière en 1911,

–  prospection durant toute cette période des collines du Tursan et de Chalosse pour compléter les séries de silex taillés du Paléolithique Infé­rieur et Moyen.

Souhaitant faire connaître sa contrée au-delà des limites du départe­ment, on le voit en 1901 donateur de silex taillés à la Société d’anthropo­logie de Paris (2). En 1904 il adhère à la toute jeune Société Préhistorique Française et en devient correspondant pour le département des Landes.

Animé par la volonté de promouvoir les trouvailles landaises et peut-être aussi désireux d’acquérir la reconnaissance de ses pairs, il échange des idées avec les plus brillants préhistoriens de l’époque. La correspon­dance écrite de Dubalen, conservée en partie au Musée Despiau-Wlérick (Mont-de-Marsan) montre à quel point il est soucieux de communiquer, échanger, comparer. Mais c’est aussi une époque où les réputations sont vite faites et défaites dans cette discipline en plein essor, où les rivalités sont vives. Si le malheureux épisode de Brassempouy n’a pas laissé trop de traces, il n’en sera pas de même avec l’affaire des « faux » de Rivière.

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Fig. 4- Photographie de Dubalen fouillant à Rivière en 1911. (archives du Musée Despiau-Wlérick).

En 1911, il décide d’entamer la fouille d’une grotte située sur les ber­ges de l’Adour à Rivière, et mise au jour lors de travaux réalisés plus de 50 ans auparavant. Après avoir obtenu une subvention du Comité des Travaux historiques et scientifiques(3) et de la Mairie de Mont-de-Marsan, il se lance en mars 1911 dans cette nouvelle aventure (Fig. 4). En octobre, il fait paraître dans le Bulletin de la Société Préhistorique Française un compte-rendu de quatre pages (Dubalen, 1911). Il y est fait état, outre la présence d’une industrie lithique et osseuse caractéristique du Paléolithi­que supérieur, de ce que Dubalen appelle une « chimère », à savoir un visage schématique gravé sur plaquette d’os, comme un masque en quel­que sorte (Fig. 5). Dubalen, persuadé de son authenticité, livre dans son article tous les arguments qu’il juge déterminants en ce sens.

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Fig. 5 – La « chimère », montage explicatif à partir de croquis de Dubalen : en haut, présentation supposée de la fabrication, avec geste et schéma directeur ; en bas, la « chimère » telle que découverte par Dubalen.

Seulement, cette découverte s’est faite sur un site où, de l’aveu même de Dubalen, des faux ont été retrouvés, à savoir d’autres gravures suffi­samment douteuses dans leur aspect ou leur position pour être écartées. La polémique qui va se prolonger durant quelques années entre Dubalen, convaincu d’avoir raison, et le grand préhistorien Henri Breuil, qui a cru deviner une supercherie, va entamer le crédit de Dubalen au sein de la communauté scientifique. Bien que bénéficiant de quelques soutiens, Dubalen ne réussit pas à dissiper les soupçons, et la controverse tourne au désavantage de notre savant landais. Quant à la question du faus­saire : qui était-il ? pourquoi agit-il de la sorte ? Dubalen, après avoir enquêté pour connaître l’auteur des quelques pièces que lui-même avait écarté, nous donne un indice : il dit avoir obtenu des aveux d’une « per­sonne cultivée et nullement ignorante des questions relatives à l’Histoire Naturelle ». On peut légitimement supposer qu’il s’agit d’un chercheur local, s’estimant peut-être en position de concurrence ou nourrissant quel­que ressentiment à l’égard de Dubalen, au point de vouloir le piéger.

Sans doute ne connaîtrons-nous jamais le responsable de cette superche­rie, mais il est à préciser que l’époque était hélas riche en manipulations du genre : Glozel (France), Totana (Espagne), Piltdown (Angleterre)…

4 – Dubalen protohistorien

Les années 1912-1913 marquent un tournant dans les recherches me­nées par Dubalen. Doit-on y voir un effet de l’affaire de la grotte de Rivière ? Toujours est-il qu’il décide de se consacrer dorénavant à ce qu’il nomme « les tertres tumuliformes », ainsi qu’aux monuments méga­lithiques landais. En effet, bien avant que le remembrement et l’arase­ment de la moindre levée de terre ne les détruisent dans les années 1950-1970, de nombreux tumulus étaient visibles dans le sud des Landes, plus particulièrement à l’est de la Chalosse et en Tursan. Trois tumuli sont d’abord fouillés à Vielle-Aubagnan, Lacajunte et Arboucave. Quelques mois auparavant l’abbé Beaumont et J. de Laporterie fouillaient déjà un tumulus en 1912 à Lacajunte. Après une interruption, de 1914 à 1925, due à la Première Guerre mondiale, les fouilles de tertres sur ces communes et d’autres voisines (Samadet), seront menées annuellement, apportant leur lot de trouvailles exceptionnelles pour une période alors mal connue dans le Sud-Ouest, l’Âge du Fer. Un tumulus de la lande Mesplède à Aubagnan qui renfermait des sépultures particulièrement riches, avec cotte de maille, javelot soliferrum, phiales en argent à inscription en ibère, fibules, torques et bien sûr, urnes funéraires, procure à Dubalen ses sa­tisfactions les plus marquantes (Fig. 6).

Des dizaines de sépultures seront mises au jour durant cette période, mais avec moins de frénésie tout de même que ne l’avaient fait Léo Testut et Eugène Dufourcet qui, le 24 octobre 1884, éventrèrent pas moins de 10 tumuli dans la journée près d’Estibeaux ! En 1926, alors âgé de 75 ans, Dubalen fouille encore un tertre à Aubagnan. Même s’il privilégie le tra­vail de terrain, il ne renonce pas à contribuer à la réflexion théorique. Ainsi, il propose d’opérer une distinction des tertres qu’il rencontre, se­lon trois types :

1° Tertres d’habitation, avec ou sans pavage ;

2° Tertres sépulcraux ;

3° Tertres mixtes : La moitié ouest pavée, réservée aux vivants ; la moitié est sans pavage parsemée d’urnes, réservée aux morts.

Cette typologie, conforme à une théorie en vogue à l’époque, est aban­donnée depuis lors puisqu’il est généralement admis maintenant que tous les tumuli sont des monuments funéraires, l’existence de tertres d’habi­tation pas plus que celle de tertres mixtes n’ayant pu être prouvée.

Dans ses carnets, tout est noté, de la profondeur des vestiges à la couleur des sols rencontrés. De véritables coupes stratigraphiques sont même réalisées, ainsi que des plans sommaires de chaque tertre avec l’emplacement des urnes funéraires (Fig. 7).

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Fig. 6 – Extrait d’un carnet de Dubalen faisant état des objets découverts dans le tumulus n° 3 de la Lande de Mesplède à Aubagnan.

Conscient de détruire les monuments qu’il fouille, Dubalen veut garder scrupuleusement la mé­moire de leurs structures. Cette démarche qui consiste à consigner le plus d’informations possible est bien celle d’un scientifique, et non celle d’un simple collectionneur. À cet égard, il est étonnant que les articles qu’il a publiés manquent souvent de précisions et de détails.

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Fig. 7 – Coupe stratigraphique d’un des tumuli d’Aubagnan.

5 – Une passion toujours vivace pour la Préhistoire

Le dernier combat de Dubalen sera celui de la reconnaissance d’un nouveau faciès du Paléolithique, le « Chalossien ». Créant ce concept en 1923, il veut absolument démontrer que la Chalosse a été le siège d’une industrie originale de la pierre parmi les plus anciennes développées par l’Homme, dont l’outil caractéristique serait le trièdre (Fig. 8). Mais la question fait débat à la Société Préhistorique Française dont quelques membres veulent s’assurer de l’authenticité d’une telle industrie. L’un d’eux, André Vayson de Pradenne, effectue une visite en 1927 dans les Landes. Celui-ci est très critique lorsqu’il rend compte de son inspection des collections du Musée de Mont-de-Marsan, puis des terrains ayant livré les pièces en cause. Il explique dans le détail les problèmes liés à la détermination d’un supposé faciès chalossien : les rapprochements mor­phologiques ne tiennent pas compte d’aspects technologiques d’une part, et d’autre part les objets proviennent de ramassages de surface et non de réelle position en stratigraphie (Bulletin de la Société Préhistorique Fran­çaise d’octobre 1930). Recevant le renfort du préhistorien basque Eugène Passemard, Dubalen s’accrochera pourtant à ce concept de Chalossien jusqu’au bout ; mais les progrès de la recherche auront raison du Chalossien, qui n’a pas d’indépendance véritable.

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Fig. 8 – Trièdre « chalossien ». Dessin Fr. Millet.

B) Du terrain au Musée

Les collections de Dubalen ne se limitent pas à l’archéologie. En effet, dans un premier temps, c’est l’histoire naturelle qui se taille la part du lion (plantes, insectes, fossiles). L’archéologie est représentée principale­ment par des outils de la Préhistoire, des plus anciens (bifaces ou hachereaux) aux plus récents (haches polies, pointes de flèches en silex).

I  -Le Musée

En 1885, Dubalen installe sa collection archéologique, déjà riche de plusieurs centaines d’objets, dans le local que lui fournit la ville de Mont-de-Marsan. C’est le premier acte de la création du Musée. L’année sui­vante est créé un musée municipal à partir de cette collection et de celles d’histoire naturelle. Le muséum d’Histoire Naturelle est aménagé dans une pièce du théâtre municipal (Fig. 10). Il y reste une quinzaine d’an­nées, avant de devoir déménager. En effet, le local ne permet plus d’ac­cueillir les nouveaux objets issus soit des recherches de Dubalen, soit d’achats divers (animaux naturalisés) ; en 1889, le Conseil Général des Landes autorise le Musée à récupérer les collections de minéralogie et de paléontologie réunies par André-Eugène Jacquot et Félix-Victor Raullin pour l’établissement de la carte géologique du département. Le transfert s’impose : il a lieu au tout début du XXe siècle, dans le « Palais Pascal-Duprat », actuel Hôtel de Ville, alors aménagé pour accueillir le mess des officiers. Tout le deuxième étage sera consacré aux collections rassem­blées par Dubalen (Fig. 9).

Le volume occupé par les objets de fouille finit par devenir consé­quent. Dans les mêmes salles, ces derniers côtoient tantôt des œuvres d’art, tantôt des pièces géologiques ou des collections d’entomologie. De quelques séries de bifaces, pointes de flèches et haches polies à l’épo­que du théâtre, on est désormais passé à un musée à vocation patrimo­niale généraliste. La section archéologique comprend des séries typolo­giques détaillées pour le Paléolithique inférieur ou moyen (industries dites Chelléennes et Chalossiennes, termes abandonnés depuis), le Pa­léolithique supérieur (où l’os abonde en plus des outils en silex, sans oublier des plaquettes gravées). Le Néolithique est bien représenté avec des séries de haches polies (Fig. 10). D’un point de vue volumétrique, c’est incontestablement l’Âge du Fer qui domine avec le mobilier funé­raire issu de la fouille des tumuli du sud des Landes. Quelques meules à grain rotatives de la période antique, ainsi que de la céramique et des lampes de la même époque sont aussi à mentionner, ainsi que, à l’instar de beaucoup de musées de l’époque, quelques objets exotiques : des di­zaines de flèches, perçoirs, perles en coquille d’œuf d’autruche de la ré­gion saharienne (probablement Bab-Merzouka).

À travers certains objets, on peut deviner une volonté permanente de la part de Dubalen d’être didactique ou de transmettre le plus d’infor­mations possible. Nous avons choisi deux exemples (Fig. 11) pour illus­trer cette préoccupation.

II convient d’évoquer ici une autre supercherie sans doute assumée que l’on doit à Dubalen. Dans l’ouvrage collectif Nos Landes, publié en 1927, Dubalen fait figurer le dessin (fig. 23, p. 59) d’une bien curieuse épée à antennes, alors exposée au musée et censée provenir d’un tumulus du Tursan (Fig. 12).

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Fig. 9 – Le théâtre municipal et le Palais Pascal-Duprat au début du XXe siècle. (cartes postales).

 

Il s’agit en réalité non pas d’une épée à antennes, mais d’un astucieux montage utilisant trois objets en fer rouilles et dé­formés : une première fibule en guise d’antennes, une deuxième en guise de poignée et de garde et une probable extrémité de javelot en guise de lame ! On se demande ce qui a bien pu pousser Dubalen à ce montage, sinon une fois encore le désir de vouloir montrer la richesse des tumuli du Tursan. Si la protohistorienne Gabrielle Fabre a été abusée (Fabre, 1952, Fig. 1 p. 61), l’attention des chercheurs modernes n’a pas été prise en défaut.

2 – Les vicissitudes du musée

Après la mort de Dubalen en 1936, plusieurs conservateurs se succè­dent : son collègue et ami Pierre Lummau jusqu’en 1946, puis Maurice Prat jusqu’en 1960. Les années qui suivent voient le passage d’Henri Mougel qui sera également le premier conservateur du Musée Despiau Wlérick naissant (en 1968), un inventaire des collections préhistoriques est dressé par le chercheur Claude Thibault. Mais le musée, plus du tout aux normes en vigueur ni au goût de l’élite culturelle locale davantage séduite par la célébration de la sculpture figurative, ferme une première fois ses portes en 1970. Les collections sont transférées dans une des maisons romanes acquises par la ville, rue Maubec. Le nouveau conser­vateur Guy Pueyo entreprend alors un tri drastique : en effet, le « nou­veau » Musée Dubalen doit ouvrir dans une deuxième maison romane située à 50 mètres du donjon Lacataye, sur plusieurs niveaux ; mais la partie archéologique ne devra en occuper qu’un seul. L’inauguration a lieu en 1972. En 1977, est enfin nommé un conservateur professionnel : Armand-Henri Amann. Il tente un réaménagement mais doit faire face à de gros problèmes de conservation d’une partie des collections. Finale­ment, au début des années 1990, le conservateur du Patrimoine du dé­partement des Landes, Philippe Camin, est contraint de fermer ce qui reste du Musée Dubalen, pour des raisons de sécurité. Les collections archéologiques seront désormais reléguées dans les réserves du Musée Despiau Wlérick, où elles se trouvent encore aujourd’hui, au dernier étage du donjon Lacataye (Fig. 13).

En une dizaine d’années, la collection archéologique patiemment ras­semblée pendant 40 ans par Dubalen, augmentée des dons et des achats effectués par ses successeurs, ne connaît pas moins de trois déménage­ments. On imagine aisément les conséquences sur la conservation de cer­taines pièces, fragiles par nature, comme des urnes funéraires de l’Âge du Fer par exemple. Mais d’autres péripéties ont atteint l’intégrité de cette collection. Dès l’Occupation, des dégradations ou des disparitions d’objets sont remarquées. Durant un temps, bon nombre d’objets ont été enfouis et dissimulés sous des tas de sable pour éviter un pillage.

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Fig. 10 –   Quelques objets de la collection Dubalen (1 : pointes solutréenes de Montaut ; 2 : haches polies du Néolithique ; 3 : hache bipenne et sphéroïde perforés, Néolithique ; 4 : haches de l’Age du Bronze).

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Fig. 11 – 1 – urne en cours de fouille où l’on distingue le dépôt osseux surmonté d’un petit vase offrande ; 2 – silex portant tous les renseignements nécessaires pour comprendre sa localisation, tant géographique que géologique.

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Fig. 12 – « L’épée à antennes » du Tursan : en haut à gauche telle que présentée dans Nos Landes, au centre dans un ouvrage de Gabrielle Fabre. A droite, morphologie courante de l’épée a antennes durant Y Age du Fer. En bas, le montage de « l’épée » de Dubalen à partir de différents éléments.

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Fig. 13 – Meuble dans lequel sont entreposées plusieurs séries de silex glanés sur des sites du Paléoli­thique inférieur et moyen. Dessus, six urnes funéraires sont accompagnées de deux vases offrande.

Dans les années 1950, lorsque Prat officie en tant que conservateur, les classes qui se succèdent en visite voient quelques élèves chahuteurs procéder là encore à des dégradations ou des vols. Les années 1970 se singularisent par d’autres formes d’emprunt :

–  le préhistorien palois Georges Laplace, alarmé par des rumeurs de dégradation des collections, voire de leur mise au rebut, cela dans un contexte de tensions importantes entre certains érudits locaux et le con­servateur Amann, accepta de se voir confier plusieurs caisses de mobilier afin de les « mettre en sûreté » au Musée d’Arudy. On ignore où ce mo­bilier se trouve actuellement, car la Conservatrice du musée d’Arudy, interrogée à ce sujet déclare ne pas retrouver trace de ce matériel.

–  le chercheur Jean-Pierre Mohen vient à Mont-de-Marsan afin de dres­ser l’inventaire des objets de l’Âge du Fer contenus dans la collection Dubalen, en vue de documenter la thèse qu’il prépare alors sur l’Aqui­taine. N’ayant pas terminé au bout de trois jours, il décide de charger sa voiture de caisses du mobilier le plus intéressant et de l’emporter au musée des Antiquités nationales à Saint-Germain-en-Laye, où il travaille, pour l’étudier tranquillement. Aujourd’hui, ce mobilier n’a jamais été restitué au musée de Mont-de-Marsan, et serait toujours aujourd’hui à Saint-Germain-en-Laye, mais plusieurs tentatives récentes pour essayer de débloquer la situation se sont heurtées à un certain immobilisme.

4 – Les collections en détail

Que sait-on précisément du contenu de la collection archéologique Dubalen ? D’après Pueyo, qui a puisé dans les archives du musée certai­nes informations cruciales, plus de 5 000 silex avaient été versés au fonds du musée, provenant de près de 100 localités. À ces silex, il est possible d’ajouter quelques centaines de restes de faune, d’os taillés, gravés. En 1926, dans la préface d’un ouvrage (de Paniagua, 1926), Dubalen prétend qu’il a exhumé « trois ou quatre cents urnes funéraires » dans sa carrière. Un peu plus loin dans le texte, il détaille : « urnes à mammelon, et de toute forme, jamais deux pareilles, épées à antennes, à cran (…), grandes fibules à disques verticaux avec nombreuses incrustations, collier en ar­gent doré où se voient des lettres nombreuses en saillie, au repoussé, contenu dans une cotte de maille, pommeau d’épée avec ornementation en grand relief, diadème avec ornementation de même style dans l’urne voisine, grande plaquette discoïde à bouton central, perle de verre jaune perforée avec incrustation de bleu, etc. ». Cette abondance peut étonner, surtout quand on connait le volume occupé actuellement par l’Âge du Fer dans les réserves. En fait, la collection a été victime de ce qu’il est convenu d’appeler l’érosion muséographique, terme qui recouvre pudi­quement les pertes et les bris dus aux déménagements et aux manipula­tions successives, aux vols, etc. Au milieu des années 1970, un inventaire de plus de la collection préhistorique est mené par le chercheur Michel Lenoir. Mais aucun des inventaires successifs qui ont été établis n’a pu être retrouvé.

Outre les enrichissements dus à Lummau, soit plusieurs séries de cen­taines de silex de la région de Mont-de-Marsan, les réserves du Musée Despiau-Wlérick renferment aussi des objets issus de recherches récen­tes. Ce sont par exemple ceux issus de la fouille menée sur la nécropole de Sarbazan en 1954-55 et ceux de l’opération réalisée par Xavier Schmitt à l’emplacement de l’esplanade du Musée en 1975. De cette dernière, proviennent une vingtaine de cartons remplis de tessons et des poches contenant des objets métalliques, le tout pour une chronologie s’échelonnant de la fin de l’Âge du Bronze à l’Ancien Régime.

5 – Un renouveau ?

Actuellement, la collection archéologique Dubalen connaît un regain d’intérêt, sous l’effet conjugué de plusieurs circonstances. D’abord, en 2011 et 2012 le Conseil général des Landes a organisé un cycle de mani­festations (« Le temps de l’archéologie ») destinées à faire connaître l’ar­chéologie landaise : expositions, conférences, animations. À cette occasion, plusieurs objets de la collection Dubalen ont été montrés au public, d’abord à l’abbaye d’Arthous à Hastingues, puis à Sabres pour l’exposi­tion sur l’Âge du Fer intitulée « Six pieds sous terre… ». À l’initiative des coordinateurs de l’exposition de Sabres (4), quelques objets ont été restaurés. Il faut remonter 20 ans en arrière pour trouver trace d’une démarche identique, lorsque Philippe Camin, conservateur départemen­tal, fit restaurer plusieurs objets métalliques remarquables, notamment des épées à antennes et une partie de la fameuse cotte de maille d’Aubagnan. Localement, des initiatives particulières ont réussi à réveiller la curiosité des Landais pour le patrimoine archéologique du Tursan. Il faut souhaiter que ce regain d’intérêt sera durable.

Par ailleurs, le Musée de Mont-de-Marsan étant labellisé « Musée de France », il devra, conformément aux dispositions réglementaires, pro­céder au récolement de ses collections pour 2014 au plus tard. Dans ce cadre, il serait judicieux qu’un inventaire pièce à pièce soit réalisé. Cela permettra peut-être de redécouvrir certains objets que l’on croyait per­dus. Déjà, un inventaire spécifique des pièces issues de la grotte de Bras-sempouy (fouille 1880-1881) a été entrepris par la structure muséographique de la Maison de la Dame à Brassempouy.

Conclusion

Dubalen se révèle ainsi un personnage aux multiples facettes. Doté d’une assurance confinant à l’entêtement, il s’est parfois fourvoyé dans des interprétations douteuses. En voulant hisser ses chères Landes en tête des régions où se sont manifestées le plus brillamment les civilisa­tions préhistoriques, il s’est laissé entraîner à quelques imprudences. S’il a cru bon parfois de forcer un peu la réalité, son sens de l’intérêt général prévaut néanmoins. La création du Musée de Mont-de-Marsan en est la preuve la plus flagrante.

Qu’est devenu ce musée ? Une partie de l’Histoire humaine du dépar­tement des Landes, des temps reculés de la Préhistoire jusqu’au Moyen Âge, se trouve concentrée actuellement dans une pièce d’un peu moins de 40 m2. Elle mériterait sans doute un meilleur sort. En effet, la valeur patrimoniale de cet ensemble est loin d’être négligeable. D’abord, elle porte témoignage de cette période de transition entre le cabinet de cu­riosité des érudits du XIXe siècle et le musée du XXe siècle. Ensuite, elle conserve des exemplaires uniques issus de fouilles. À cette valeur patri­moniale, s’ajoute une valeur documentaire. En confrontant les carnets de Dubalen avec des objets aujourd’hui dépourvus d’indication de prove­nance, il devrait être possible de réattribuer tel vase ou tel torque au tumulus dont il a été extrait, et replacer ces témoins dans leur contexte d’origine. Les progrès considérables des connaissances sur les pratiques funéraires de l’Âge du Fer depuis un siècle pourraient alors permettre d’interpréter ces contexte avec profit, ce que ne pouvait faire notre sa­vant landais à l’époque. La tâche n’est pas aisée, une tentative très par­tielle a eu lieu en 1986 pour la sépulture de la lande Mesplède évoquée plus haut (Roux et Coffyn, 1987). Cette entreprise restée sans lendemains mériterait d’être reprise de manière systématiquement. Il est souhaita­ble aussi que les restaurations continuent, notamment pour des éléments de parure remarquables en bronze (fibules, bracelets d’armilles). Enfin, il faut espérer le retour des objets dispersés dans d’autres musées, la série qui se trouve à Saint-Germain-en-Laye notamment. Ainsi, hommage mérité serait rendu à la mémoire d’un chercheur à la curiosité insatiable dont les Landes peuvent s’honorer.

—————————————————— Notes——————————————————-

1  – Journal d’Histoire Naturelle de Bordeaux et du Sud-Ouest, n° 9, 30 septembre 1882, p.122.

2  – « M. de Mortillet présente et offre au nom de M. Dubalen des silex taillés provenant du département des Landes », Bull. Société d’anthropologie de Paris, 1901, V° Série, t. 2, p. 333.

3  – « M. Capitan propose (…) de demander à M. le Ministre de vouloir bien accorder à M. Dubalen, représentant le Musée et la Commission, une somme telle qu’il puisse exécuter com­plètement les fouilles dans la grotte de Rivière. Adopté ». Comité des Travaux historiques et scientifiques (CTHS), Bulletin archéologique du CTHS, 1910, p. CLXII.

4  – Marie Bilbao et Hervé Barrouquère.

———————————————— Bibliographie—————————————————

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