Lors d’une fouille préventive réalisée le mois dernier sur le futur emplacement d’une gravière, une équipe de l’opérateur d’archéologie préventive Arkéophase, dirigée par Olivier Pescayre, a mis au jour à Nerbis (40) un site inédit du 2e Age du Fer.

Une pêcherie protohistorique

Composé de deux bâtiments, probablement en charpente de chênes et de pins sur un solin de blocs de calcaire coquillier, il a fourni un riche assemblage de céramiques de la période préantique.

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Ci-dessous : le site en cours de fouille. On aperçoit une partie des fondations du second bâtiment.

Premier fait intéressant, une bonne partie de ce mobilier provient de la péninsule ibérique, comme l’attestent à la fois la morphologie des pots et une analyse des pâtes.

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Sol du premier bâtiment.

Une partie de ces récipients, notamment de grandes jarres de stockage, avaient contenu du poisson, de type Oncorhynchus, communément appelé saumon. Ces derniers étaient largement présents dans l’Adour tout proche, motivant leur prédation par les populations locales depuis plusieurs siècles et sans doute davantage comme le prouve cette découverte.

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Ci-dessus : jarre dont le fond est imprégné de saumure à base de poisson.

De nombreux lests de filet étaient quant à eux déposés dans un coin du bâtiment, confirmant la pratique intense de la pêche par le groupe humain ayant fréquenté ce lieu.

Un territoire mondialisé avant l’heure !

Par ailleurs, deux éléments proviennent de Tunisie, connue à l’époque comme étant l’antique Carthage : un flacon en verre finement réalisé et une lampe à huile munie de deux becs.

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Ces éléments pris isolément témoignent d’une intense circulation des productions artisanales dès la fin du premier millénaire, préfigurant les liens commerciaux de l’Antiquité. Une monnaie punique, du même type que celle mise au jour anciennement dans la commune voisine de Mugron, permet de dater le site de la fin du IIIe siècle avant notre ère.

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Monnaie punique frappée en Bétique et retrouvée à Nerbis. Une des deux faces figure deux poissons. Hasard ?

Une découverte de taille et de poids…

A l’issue de la fouille du premier bâtiment, d’une trentaine de mètres carrés, les archéologues ont provisoirement conclu à un simple habitat, richement équipé, peut-être une demeure aristocratique. La suite des opérations a montré l’existence d’un site bien plus complexe. En effet, les restes d’un mastodonte de type Loxodonta cyclotis pharaoensis ont été mis au jour dans le second bâtiment, plus vaste que le premier.

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Ci-dessus : dégagement des restes du mastodonte avec l’appui d’un spécialiste reconnu de l’INRAP venu apporter son savoir-faire (source : INRAP.FR)
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Ci-dessus : détail de l’ossature.
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Ci-dessus : vue des imposantes défenses après leur dégagement.

Les pattes arrière de l’animal étaient retenues par de massives entraves de fer et d’autres entraves étaient posées à quelques mètres. Les restes de ce qui pourrait s’apparenter à une sorte de joug en chêne ont aussi été retrouvés. Que faisait un tel animal ici ? Y en avait-il un autre, ce que la surface du bâtiment (plus de cinquante mètres carrés) et les autres entraves laissent supposer ?

Une histoire à réécrire ?

Les archéologues en sont aujourd’hui à émettre des hypothèses. Les spécialistes s’accordent pour voir dans ce site une preuve du passage de l’armée d’Hannibal, le célèbre général carthaginois, lors de la seconde guerre punique. Si les historiens ne sont pas tous d’accord sur le lieu de franchissement des Pyrénées par la puissante armée composée en partie de contingents munis d’éléphants d’Afrique du nord, leur venue dans la plaine landaise semble se confirmer. A l’instar de Hasdrubal, ce serait bien par l’ouest des Pyrénées qu’il serait arrivé en Gaule avant de se diriger vers la péninsule italienne.

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Ci-dessus : itinéraires jusqu’ici admis d’Hannibal et Hasdrubal. Devra-t-on revoir nos cartes des Guerres Puniques suite à la découverte de Nerbis ? (source : Wikipedia)

Le mobilier mis au jour dans le premier bâtiment témoigne en tout cas de l’installation de populations équipées d’objets typiques du bassin occidental de la Méditerranée et sachant mener des éléphants. Si les mouvements de population ne sont pas inédits pour ces périodes, l’adaptation à une économie particulière et exigeante, en l’occurrence la pêche du saumon, reste étonnante. Surtout, quel rôle ont joué ici les éléphants ? Les archéologues supposent que les Carthaginois installés sur cette parcelle en bordure de l’Adour ont utilisé la force de leurs puissants animaux pour tirer plus aisément hors de l’eau de grands filets remplis de poissons.

Le mot de la fin

Le linguiste tunisien Hassen Samak, sollicité par Arkéophase, a émis l’hypothèse que le nom de la localité Nerbis pouvait justement signifier en phénico-punique « le marché aux poissons » (ou, selon une variante qui impliquerait que Nerbis est une contraction d’un mot beaucoup plus long : « poisson d’Erbils », ce qui est plus abscons), montrant que les ancêtres des Chalossais du bassin moyen de l’Adour s’étaient spécialisés dans la vente des produits du fleuve local.

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Ci-dessus : mystérieuse photographie prise par Félix Bernèdin à la fin du XIXe siècle, retrouvée récemment aux Archives départementales. Ce photographe bien connu n’ayant jamais quitté les Landes, les chercheurs s’interrogent à présent sur la possibilité que quelques descendants des mastodontes utilisés durant l’Age du Fer en bordure de l’Adour aient pu survivre jusqu’à l’orée du XXe siècle.

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