{"id":1417,"date":"2025-06-08T13:36:21","date_gmt":"2025-06-08T11:36:21","guid":{"rendered":"https:\/\/clubdubalen.fr\/blog\/?p=1417"},"modified":"2025-06-08T13:36:33","modified_gmt":"2025-06-08T11:36:33","slug":"lou-jan-et-felix-arnaudin-par-herve-barrouquere","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/clubdubalen.fr\/blog\/lou-jan-et-felix-arnaudin-par-herve-barrouquere\/","title":{"rendered":"Lou Jan et F\u00e9lix Arnaudin, par Herv\u00e9 Barrouqu\u00e8re"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" width=\"750\" height=\"1024\" src=\"https:\/\/clubdubalen.fr\/blog\/wp-content\/uploads\/2025\/06\/2025-06-04-223783215767246926531-750x1024.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-1416\" srcset=\"http:\/\/clubdubalen.fr\/blog\/wp-content\/uploads\/2025\/06\/2025-06-04-223783215767246926531-750x1024.jpg 750w, http:\/\/clubdubalen.fr\/blog\/wp-content\/uploads\/2025\/06\/2025-06-04-223783215767246926531-220x300.jpg 220w, http:\/\/clubdubalen.fr\/blog\/wp-content\/uploads\/2025\/06\/2025-06-04-223783215767246926531-768x1049.jpg 768w, http:\/\/clubdubalen.fr\/blog\/wp-content\/uploads\/2025\/06\/2025-06-04-223783215767246926531-1124x1536.jpg 1124w, http:\/\/clubdubalen.fr\/blog\/wp-content\/uploads\/2025\/06\/2025-06-04-223783215767246926531.jpg 1464w\" sizes=\"(max-width: 750px) 100vw, 750px\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\">Photo conserv\u00e9e au Mus\u00e9e d&rsquo;Aquitaine<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p>Cet homme s&rsquo;appelle Lou Jan. Nous sommes dans le dernier quart du XIXe si\u00e8cle, au sein de la partie nord du d\u00e9partement des Landes. N\u00e9 en 1821, il est probablement \u00e2g\u00e9 d&rsquo;une soixantaine d&rsquo;ann\u00e9es et sa tenue, tout comme son \u00e9quipement d&rsquo;\u00e9chasses, indiquent sa fonction : c&rsquo;est un berger, comme l&rsquo;\u00e9tait son p\u00e8re avant lui. Plus de la moiti\u00e9 des Landes de Gascgne est alors recouverte d&rsquo;une v\u00e9g\u00e9tation basse, faite de bruy\u00e8re, d&rsquo;ajoncs, de foug\u00e8re, de buissons de bourdaine, de molinie&#8230; Des d\u00e9frichements m\u00e9di\u00e9vaux voire plus anciens et des \u00e9cobuages r\u00e9guliers ont marqu\u00e9 l&rsquo;espace, ouvert les lieux pour y installer l&rsquo;\u00e9levage ovin. Sur une grande partie de ce territoire, le principal relief qui accroche le regard est celui des toitures basses des bergeries. Au milieu de la lande, loin des modestes vallons des ruisseaux, de nombreuses mares d&rsquo;eau douce, les lagunes, apportent aux troupeaux la garantie de s&rsquo;abreuver lors des longues journ\u00e9es de parcours, entre la fin de l&rsquo;hiver et le debut de l&rsquo;automne. En dehors de cette longue saison au cours de laquelle cette immensit\u00e9 s&rsquo;anime au tintement des sonnailles pendues au cou des brebis, une partie de la lande se gorge d&rsquo;eau, \u00e0 la faveur des abondantes averses des mois les plus frais. Le paysage se mue alors en bourbier en bien d&rsquo;endroits et la vie est en repli dans les quartiers proches des ruisseaux et des rivi\u00e8res. Les bergers sont les ma\u00eetres de ces va-et-vient saisonniers, de cette respiration de la lande. Et un homme a choisi de consacrer sa vie \u00e0 prendre la mesure de ces paysages et des \u00eatres qui les animent, r\u00e9els ou imaginaires : F\u00e9lix Arnaudin (1844-1921). Issu d&rsquo;une classe centrale dans la societe d&rsquo;alors, celle des ayant-pins comme on dit, \u00e0 savoir les propri\u00e9taires de parcelles foresti\u00e8res, il aurait pu se contenter de faire fructifier le patrimoine familial, voire d&rsquo;envisager une carri\u00e8re politique au niveau local apr\u00e8s avoir fait un bon mariage. Mais il n&rsquo;est pas son fr\u00e8re, il est F\u00e9lix, celui que certains surnomment dans la langue du pays \u00ab\u00a0Lou p\u00e8c\u00a0\u00bb, le fou. Il ne se mariera pas, ne cherchera pas les honneurs. Pire : il rejettera l&rsquo;avanc\u00e9e inexorable de l&rsquo;arbre d&rsquo;or sur les antiques territoires de parcours, cette vague de pins align\u00e9s qui submergera rapidement le monde agro-pastoral et le personnage embl\u00e9matique de ce terroir, le berger. Lou p\u00e8c, oui, parce que l&rsquo;on ne s&rsquo;attarde pas sur le pass\u00e9, parce que l&rsquo;on ne critique pas le progr\u00e8s. Progr\u00e8s \u00e9conomique, an\u00e9antissement d&rsquo;un monde. Arnaudin a t\u00f4t compris que la messe \u00e9tait dite : 1857, Napol\u00e9on III, les investisseurs bordelais ou parisiens, les ventes aux ench\u00e8res des communaux, l&rsquo;ensemencement massif des parcelles. La fin et le d\u00e9but, tout \u00e0 la fois, et un destin : Arnaudin devient le collecteur de la m\u00e9moire, le gardien de la lande. Du moins, le gardien de son souvenir. Il enfourche sa bicyclette et avale les kilom\u00e8tres de chemins de sable. Il interroge, il \u00e9coute, il note. Et il photographie beaucoup : des milliers de plaques de verre fixent pour l&rsquo;\u00e9ternit\u00e9 des paysages disparus, des b\u00e2timents vari\u00e9s aux architectures parfois incroyables et des visages, des familles, quelque fois des morts. C&rsquo;est un contact si proche et si loin avec cet empire sans barri\u00e8re qu&rsquo;il ch\u00e9rissait.<br><br>Lou Jan est face \u00e0 lui, ou presque : il est de trois quart. Que cherche \u00e0 saisir Arnaudin lors de ce long temps de pose, l&rsquo;encombrant appareil photo solidement perch\u00e9 sur son tr\u00e9pied ? L&rsquo;effet miroir est \u00e9trange : Arnaudin fixe son sujet dans cette \u00e9tonnante bo\u00eete juch\u00e9e sur des tiges de bois, sujet qui est lui-m\u00eame perch\u00e9 sur de longues tiges de bois. Voir en dedans. Il ne le fait alors comme personne ici : il est folkloriste, ethnologue avant l&rsquo;heure. Il sait poser les bonnes questions, il comprend les sourires g\u00ean\u00e9s tout autant que les silences quand le m\u00e9tayer t\u00e9moigne de sa vie de labeur. L&rsquo;effet miroir est pourtant invers\u00e9 tout comme le point de vue qu&rsquo;offre la vis\u00e9e dans l&rsquo;appareil. Arnaudin est issu de la classe des dominants, Lou Jan est brassier. Arnaudin est dans la fleur de l&rsquo;\u00e2ge quand Lou Jan, visage tann\u00e9 par le soleil et d\u00e9j\u00e0 bien trop d&rsquo;\u00e9t\u00e9s, appara\u00eet comme un vieillard. L&rsquo;un parcourt la lande \u00e0 pied ou \u00e0 v\u00e9lo, l&rsquo;autre s&rsquo;\u00e9l\u00e8ve au-dessus d&rsquo;elle et enjambe les obstacles. Et c&rsquo;est l\u00e0 que ce rapport est extraordinaire : celui qui domine au milieu de la lande, celui qui est vraiment libre, n&rsquo;est pas celui qu&rsquo;on croit.<br><br>Que voit Lou Jan ? Pourquoi ce regard inquiet, pourquoi cette expression grave ? Arnaudin est un habile metteur en sc\u00e8ne, les photos ne sont pas prises \u00e0 la va-vite, elles sont m\u00fbrement r\u00e9fl\u00e9chies, sc\u00e9naris\u00e9es, rectifi\u00e9es, adapt\u00e9es. Il sait effacer ce qui ne lui convient pas. Il harc\u00e8le ses mod\u00e8les jusqu&rsquo;\u00e0 obtenir la pose parfaite, l&rsquo;expression voulue. Ici, Lou Jan embrasse du regard l&rsquo;horizon et cette perspective est effrayante. Elle est l\u00e0, la vague de pins qui va l&rsquo;ensevelir. Lou Jan est \u00e2ge, il ne s&rsquo;adaptera pas. Les bergers deviennent r\u00e9siniers, lui ne le deviendra pas ou seulement par le hasard de l&rsquo;homophonie.<br>Arnaudin nous a l\u00e9gu\u00e9 une oeuvre immense. Des milliers de photos d&rsquo;un monde en voie de disparition, des milliers de pages noircies des mots d&rsquo;une culture ancienne et riche, peupl\u00e9e de monstres l\u00e9gendaires, de recits tant\u00f4t cocasses, tant\u00f4t poignants. Les chants, les proverbes, les usages familiaux, les decouvertes fortuites, les emplacements de bornes, les sources, le bestiaire, la flore etc. Arnaudin \u00e9tait le seul encyclop\u00e9diste de cet espace m\u00e9pris\u00e9 par beaucoup et \u00e0 propos duquel s&rsquo;\u00e9tait b\u00e2ti une l\u00e9gende noire. Avant les pins, le d\u00e9sert, le marais, la mis\u00e8re. Apr\u00e8s lui, l&rsquo;opulence et la f\u00e9licit\u00e9 pour les Landais. Rien n&rsquo;est plus r\u00e9ducteur et dans une certaine mesure, faux. Peu ont compris l&rsquo;int\u00e9r\u00eat de sa d\u00e9marche. Arnaudin \u00e9chappait aux rep\u00e8res habituels : il n&rsquo;affichait pas le mode de vie que r\u00e9clamait son rang. Il d\u00e9fia m\u00eame les bonnes moeurs en s&rsquo;entichant de la servante de ses parents avec laquelle il v\u00e9cut en union libre jusqu&rsquo;\u00e0 sa mort. Il etait en avance sur son temps sur bien des points et tellement en retard dans ce qu&rsquo;il restait encore \u00e0 sauvegarder.<br><br>Une grande partie de l&rsquo;oeuvre \u00e9crite et photographique de F\u00e9lix Arnaudin a \u00e9t\u00e9 publi\u00e9e depuis une trentaine d&rsquo;ann\u00e9es. Elle parle de lande, mais surtout, elle nous immerge dans une humanit\u00e9 disparue, une \u00e9poque imparfaite aux relations sociales archa\u00efques, aux passions contrari\u00e9es et aux destins parfois funestes. Ni moins bonne, ni meilleure que la n\u00f4tre. Plus authentique, c&rsquo;est certain.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Cet homme s&rsquo;appelle Lou Jan. Nous sommes dans le dernier quart du XIXe si\u00e8cle, au sein de la partie nord du d\u00e9partement des Landes. 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